Le roi est gourmand ; ce qu'il aime le plus au monde, ce sont les figues. Il
les aime tant qu'il promet la main de sa fille à qui lui apportera les
meilleures figues du royaume. La nouvelle se répand, et parvient aux oreilles
d'un brave paysan, qui, justement, cultive des figues avec l'aide de ses trois
fils. Le brave paysan se décide : - Tente ta chance, dit-il à son fils
aîné. Le garçon approuve, prépare le panier de fruits et prend la route du
château. En chemin, il rencontre une vieille femme... Celle-ci lui demande
: - Que portes-tu dans ton panier, jeune homme ? Le garçon pense que la
vieille est trop curieuse et se mêle de ce qui ne la regarde pas : - J'ai des
crottes dans mon panier, répond-il grossièrement. - Ah ... Bien. Bonne
chance, jeune homme. Le garçon arrive au château, annonce qu'il vient pour le
concours. On l'introduit aussitôt dans la salle du trône. - Approche, dit le
roi. Fais-moi voir ce que tu apportes. La figure gourmande, il ouvre lui-même
le panier. Là, il sursaute de surprise et de colère : - Des crottes !
crie-t-il. Qu'on chasse ce maraud à grands coups de bâton ! Les soldats
obéissent. Couvert de meurtrissures, le garçon retourne chez lui, tout penaud.
Racontant sa mésaventure, il se garde bien de parler de la vieille femme. -
Je n'y comprends rien, dit son père le paysan. Alors, il décide que son
deuxième fils ira à son tour au château, avec un nouveau panier. - Choisis
bien les fruits, lui conseille-t-il. Le deuxième fils s'en va. Lui aussi
rencontre la vieille femme, qui lui demande ce qu'il transporte dans son panier.
Lui aussi répond avec méchanceté qu'il transporte des crottes... - Bonne
chance, jeune homme. Il arrive donc au deuxième fils ce qui est arrivé au
premier : ses figues sont transformées en crottes. Le roi ouvre le panier, se
fâche... Il est, comme son frère, battu et chassé sans ménagement. À la
maison, le père lève les bras au ciel en apprenant la nouvelle. Mais il est têtu
: - Tu vas tenter ta chance, dit-il à son troisième fils. Celui-ci aussitôt
est d'accord. Le voilà donc, son panier au bras, sur la route du château, où il
rencontre, on s'en doute, la vieille femme que ses frères ont déjà croisée. -
Que portes-tu dans ton panier, jeune homme ? - Je porte des figues au roi,
madame, de belles figues, je crois. Voulez-vous en goûter une ? La vieille
lui sourit, mange un fruit, et lui offre en échange un petit sifflet en or. -
Mets-le dans ta poche mon garçon. Et n'hésite pas à t'en servir dans le besoin.
Tu seras étonné du résultat. - Merci bien, madame. Le garçon arrive au
château. Le roi a déjà goûté beaucoup de figues, on lui en apporte de
partout. - À ton tour. Le roi écarte les feuilles vertes disposées
au-dessus du panier. Déjà, il s'émerveille, il n'a jamais vu de si beaux fruits,
dodus, ronds, appétissants. Lorsqu'il mord le premier, son émerveillement ne
fait que croître : le fruit est mur à point, d'un goût exquis,
inimitable... Le roi se régale, pâmé ; il déguste les figues. La dernière
mangée, il soupire de regret : - Tu as gagné, dit-il. Quel est ton nom, et
qui es-tu ? Le garçon, tout réjoui, se voyant déjà gendre du roi, dit qu'il
s'appelle Benoît, et que son père est un brave paysan. En l’écoutant, le roi
fronce les sourcils : les figues étaient merveilleuses, d'accord, sûrement les
meilleures du royaume, seulement la perspective de donner la main de sa fille à
un fils de paysan ne lui convient guère. Oui, mais comment se dédire de sa
promesse connue de tous ? - Hum... fait-il. J'ai oublié de te préciser,
garçon, qu'avant d'épouser la princesse, il te faut subir avec succès une
épreuve. - Je suis prêt. De quoi s'agit-il ? - Eh bien, tu dois garder
pendant quinze jours, cent lièvres dans un champ, sans en perdre un
seul. Benoît comprend qu'il vient de tomber dans un piège. Il est impossible
de garder cent lièvres dans un champ, même une minute, sans que les bêtes ne se
sauvent de tous les côtés... Il lève les yeux autour du roi, la cour est réunie,
chacun ricane et se moque du petit paysan. - D'accord, dit Benoît. Et
voilà donc le garçon dans un champ où cent lièvres s'ébattent. Il est seul, les
regarde, hoche la tête. Comme prévu, les bêtes courent et se dispersent. Le
premier soir venu, il essaie de les rassembler. En vain. Les premiers lièvres
capturés se sauvent, tandis qu'il cherche à en attraper d'autres. Découragé, en
nage, le garçon s'assied dans l'herbe en soupirant. Un espion du roi, caché
jusqu'alors derrière une haie, va raconter à son maître l'échec du petit paysan.
Le roi se frotte les mains de satisfaction : - D'ici quinze jours,
pense-t-il, il ne restera pas un seul lièvre dans le champ. Mais, pendant ce
temps, il est arrivé une chose extraordinaire. Par hasard, Benoît en cherchant
un mouchoir dans sa poche pour s'essuyer le front, a trouvé le sifflet donné par
la vieille femme. Il l'a porté à ses lèvres machinalement, et a soufflé
dedans. Aussitôt, au bruit, les cent lièvres éparpillés sont arrivés vers
lui, et se sont tous groupés à ses pieds. Un vrai miracle !
Un miracle qui se renouvelle chaque soir. Toute la journée, les lièvres
s'égaillent, le soir, sur un coup de sifflet, ils reviennent. Benoît ne se fait
plus de soucis... Mais l'espion du roi, un soir, est témoin de ce miracle. Il
s'en va, bien entendu, en faire part au roi. Celui-ci s'étonne, s'inquiète,
décide de réagir. Il se déguise en paysan, monte sur un âne et va rendre visite
à Benoît. - Je voudrais t'acheter un lièvre, lui demande-t-il. - Ils ne
sont pas à vendre. - Ton prix sera le mien. - Mon prix... Hum. J'ai peur
que vous ne soyez pas d'accord. - Dis toujours. - Trois coups de baguette
d'églantier sur les fesses. Le roi sursaute, indigné, mais se reprend,
accepte. Benoît le cingle comme convenu, et le roi repart sur son âne, les
fesses douloureuses, mais le lièvre dans son sac. « Ce maudit Benoît a perdu
son pari », songe-t-il avec satisfaction. Seulement, au moment où il arrive
au palais, il entend un coup de sifflet lointain ; au bruit, le lièvre s'échappe
du sac et s'enfuit rejoindre ses compagnons. Le roi rage en racontant
l'histoire à son épouse, la reine. Celle-ci le traite de maladroit, et, comme
elle non plus ne veut pas d'un paysan comme gendre, elle décide d'aller à son
tour, déguisée, essayer d'acheter un lièvre à Benoît. Ce dernier lui propose
le même marché qu'au roi. Rouge d'humiliation, elle reçoit à son tour trois bons
coups sur les fesses, et s'en va ensuite, un lièvre bien serré dans son sac.
Mais le sac n'est pas assez serré pour que la bête ne s'en échappe au bruit du
sifflet magique. La reine revient bredouille, et en colère. Les jours
passent, Benoît va sortir avec succès de son épreuve. Alors, la fille du roi,
qui est curieuse, se déguise, elle aussi, et va trouver le garçon... Celui-ci la
reconnaît sans peine, en dépit de ses habits communs et du fichu qu'elle porte
sur la tête. - Monsieur, je voudrais vous acheter un lièvre, dit la
princesse. - D'accord, mademoiselle. Pour vous, je vous le vends trois
baisers... - Marché conclu... La princesse s'en retourne plus tard, émue
et pensive, sans ressentir la moindre contrariété lorsque son lièvre s'échappe
au coup de sifflet habituel. Ça y est, les quinze jours sont passés, Benoît a
gagné son pari ! Mais lorsqu'il arrive dans la salle du trône où l'attendent le
roi, la reine et les gens de la cour, il n'est pas encore au bout de ses peines,
car le roi tente une ultime manoeuvre : - Bravo, déclare-t-il, tu es presque
mon gendre. Il ne te reste pour le devenir tout à fait qu'à accomplir une petite
formalité. Tu vois ce sac, eh bien tu dois le remplir de vérité. Parle, nous
t'écoutons. Nouveau piège redoutable : comment emplir un sac avec des paroles
? C'est impossible. Benoît pâlit, mais soudain se penche vers le trône des deux
Majestés, leur murmure à voix basse : - Pour remplir ce sac, dit-il, je vais
être obligé d'annoncer à tous que vous avez reçu chacun trois coups de baguette
sur les fesses, en échange d'un lièvre que vous n'avez pas su garder. Le roi
et la reine rougissent. Quelle honte pour eux si leur mésaventure était connue
des nobles de la cour ! Ils se dressent tous deux de leur siège : - Le sac
est rempli ! crient-ils en choeur. Et c'est ainsi que le jeune paysan peut
enfin épouser la princesse promise.